Dans La lumière des ancêtres, Pierre Nantia revisite les représentations de Dieu, de la foi et des textes sacrés en revendiquant une liberté de questionnement. L’écrivain mêle fiction, réflexion et expérience personnelle pour interroger la place de la morale, de la raison et de l’esprit critique dans la construction des convictions. Une démarche qui l’amène également à questionner les héritages religieux, culturels et intellectuels transmis aux sociétés africaines.
Chez Pierre Nantia, le doute n’est pas une rupture. Il ressemble davantage à une manière de rester éveillé. Depuis l’enfance, raconte-t-il, les conversations sur Dieu et la religion ont nourri sa curiosité. Il y avait, dans les réponses toutes faites, quelque chose qui résistait à son entendement. Comment adhérer à une vérité lorsque celle-ci paraît contredire ce que la conscience considère comme juste ? La question, ancienne, a fini par devenir une matière littéraire. Elle traverse aujourd’hui La lumière des ancêtres.
L’écrivain ne situe pourtant pas son interrogation dans un refus de la transcendance. Il distingue l’existence de Dieu, à laquelle il dit croire, des images que les hommes ont élaborées pour tenter de le décrire. À ses yeux, toute représentation du divin porte la trace de celui qui la construit. En voulant donner des contours à ce qui échappe à l’expérience humaine, les sociétés auraient parfois projeté leurs propres imperfections sur une réalité qu’elles prétendent pourtant supérieure à elles.
C’est dans cet écart que Pierre Nantia place la religion. Elle répondrait à un désir humain de rejoindre le Créateur, de comprendre sa volonté et d’organiser cette relation. Les textes sacrés seraient ensuite venus fixer certaines interprétations de cette volonté. La théologie, estime-t-il, intervient pour ordonner les contradictions, les expliquer ou leur donner une cohérence. Mais, derrière ces constructions successives, demeure une question qu’aucune formulation ne peut entièrement épuiser : que savons-nous réellement de Dieu ?
Pour raconter cette recherche, l’auteur a choisi de ne pas emprunter les chemins balisés de l’essai philosophique. Il préfère le roman, espace qu’il juge plus libre et plus accueillant pour celui qui écrit en dehors du cercle des spécialistes. Le rêve lui offre une autre possibilité : celle de suspendre les règles habituelles du réel. La rencontre imaginaire avec l’archange Michel devient ainsi un dispositif littéraire permettant de faire entendre des interrogations qui auraient pu paraître plus frontales dans un dialogue direct avec Dieu.
La fiction ouvre alors la porte à des épisodes bibliques que la tradition a souvent entourés d’une forte charge symbolique. Le Déluge, Sodome et Gomorrhe ou l’histoire de Job sont soumis au regard d’un homme qui refuse de laisser sa conscience morale à l’entrée du lieu de culte. Pierre Nantia défend l’idée que chacun possède la faculté de discerner le bien et le mal et que cette capacité doit être entretenue plutôt que suspendue au nom de l’obéissance.
Cette position l’amène à déplacer le centre du débat. Ce n’est plus seulement la question de savoir ce qu’il faut croire qui l’intéresse, mais celle de savoir ce que la croyance fait à l’homme. Une parole religieuse qui prétend contribuer à son amélioration morale devrait, selon lui, accepter d’être confrontée aux exigences de la justice. Autrement, l’adhésion risque de devenir mécanique. Le croyant pourrait alors se retrouver à défendre des principes qu’il n’aurait jamais acceptés s’il les avait examinés avec les outils ordinaires de son jugement.
La justice occupe, dans cette réflexion, une place presque supérieure à celle de l’obéissance. Pierre Nantia refuse d’associer la foi à une disponibilité sans réserve devant une doctrine. Croire ne devrait pas conduire à devenir l’instrument d’une idéologie injuste. Cette distinction lui paraît essentielle dans un contexte où les certitudes religieuses peuvent parfois être mobilisées pour justifier des comportements extrêmes. Le problème, pour lui, ne réside donc pas dans la foi elle-même, mais dans l’abandon de la conscience au profit d’une conformité imposée.
Son raisonnement prend une dimension plus intime lorsqu’il évoque son enfance. Il a grandi dans un quartier fortement marqué par la pratique chrétienne, dans une famille qui ne fréquentait pas l’église. Ce décalage lui a permis, dit-il, d’observer les comportements autour de lui avec une certaine distance. Il se souvient surtout des enseignements de sa mère et de sa grand-mère : l’honnêteté, la solidarité, la justice. Ces valeurs, transmises hors du cadre institutionnel religieux, ont constitué pour lui une première école morale.
Cette expérience familiale nourrit également sa réflexion sur les apparences. Les principes proclamés ne valent, à ses yeux, que par la manière dont ils se traduisent dans les actes. C’est peut-être là que se trouve l’un des fils conducteurs de son livre : confronter les discours à leurs conséquences. La religion, comme la politique ou la culture, n’échappe pas à cette règle. Lorsqu’un système exige l’adhésion sans permettre l’examen, l’individu perd progressivement la possibilité de distinguer ce qu’il pense de ce qu’on lui a appris à penser.
Le propos dépasse ainsi les frontières du religieux. Pierre Nantia voit dans les différentes formes de domination des mécanismes comparables. Une croyance, une culture ou une idéologie politique peuvent devenir des instruments de contrôle lorsqu’elles cessent d’être interrogées. Il ne s’agit pas pour lui de rejeter les héritages, mais de retrouver une capacité de discernement. Le problème n’est pas d’emprunter aux autres, affirme-t-il en substance, mais de le faire après avoir appris à reconnaître la valeur de ce qui existe déjà chez soi.
La question africaine surgit naturellement dans cette réflexion. L’écrivain regrette ce qu’il considère comme une tendance à dévaloriser les valeurs locales au profit de modèles reçus de l’extérieur. L’histoire religieuse du continent constitue, pour lui, un exemple parmi d’autres de cette difficulté à distinguer appropriation et assimilation. La littérature pourrait contribuer à restaurer cette faculté de choix en conservant la mémoire des débats et en transmettant aux générations suivantes des interrogations que le temps ne devrait pas effacer.
L’humour et l’ironie jouent, dans cette entreprise, un rôle particulier. Face à un sujet que beaucoup considèrent comme intouchable, Pierre Nantia choisit parfois le détour du sourire. La satire lui permet de mettre à distance ce qui paraît sacré, sans nécessairement prétendre le détruire. Il cherche plutôt à montrer les contradictions et les absurdités que le respect excessif des conventions peut rendre invisibles. Le rire devient alors une manière de desserrer l’étau autour de certaines représentations.
Le risque d’être accusé de blasphème ne lui est pas étranger. Il affirme l’avoir anticipé. Mais il retourne l’accusation : s’il faut chercher une offense au divin, dit-il, elle se trouve davantage dans les représentations d’un Dieu cruel ou arbitraire que dans la volonté de les questionner. Son projet consiste précisément à séparer ce qu’il considère comme la réalité transcendante de l’image humaine qui en a été construite. La critique vise ainsi moins Dieu que ceux qui parlent en son nom.
Pierre Nantia reste cependant prudent quant au pouvoir réel de la littérature. Il sait que les convictions religieuses sont souvent anciennes, familiales, affectives et profondément enracinées. Un livre ne suffit pas à les déplacer. Il peut néanmoins ouvrir une brèche. Là où certaines institutions hésitent à remettre en question leurs propres évidences, la fiction conserve cette liberté particulière de déplacer les lignes, de poser une question et de laisser le lecteur vivre avec elle.
C’est finalement au lecteur que l’auteur remet la suite de cette conversation. Il ne réserve pas son texte à une catégorie particulière de croyants ou de non-croyants. Chacun, selon ses convictions, peut accepter, contester ou rejeter les propositions avancées. Cette pluralité constitue moins une faiblesse qu’une conséquence logique de son projet : provoquer une confrontation avec les idées plutôt qu’obtenir une adhésion. La littérature, dans cette perspective, ne clôt pas le débat. Elle le déplace.
Pierre Nantia prépare déjà une nouvelle incursion dans les zones sensibles de la société. Son prochain roman devrait s’intéresser aux comportements de la femme africaine contemporaine et aux contradictions qu’il dit vouloir explorer entre revendication d’égalité et répartition des responsabilités sociales et financières. Le projet reste à mûrir. Mais la méthode, elle, paraît déjà établie : s’intéresser aux sujets qui dérangent, déplacer les certitudes et poser les questions que les discours convenus préfèrent laisser dans l’ombre.
