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Comptoir des Arts : Vivien Djoo Djoo Boris, derrière le masque du prédateur, les blessures d’une innocence perdue

Avec « Le Masque du Prédateur », Vivien Djoo Djoo Boris entraîne le lecteur dans l’itinéraire brisé d’une adolescente confrontée à la violence, à l’exil et à la trahison. Entre le fracas d’une société déstabilisée et les silences d’une maison où la confiance se retourne contre elle-même, l’écrivain construit un récit sur les apparences, l’emprise et la lente métamorphose d’une victime.

À Kumba, les routes sablonneuses traversent une ville où la vie semble encore tenir à ses gestes ordinaires. Les familles travaillent, les enfants vont à l’école, les commerces ouvrent leurs portes. Au loin, le mont Fako domine un paysage marqué par l’humidité et les pluies. Dans cette ville du Sud-Ouest, Mercy grandit comme beaucoup d’adolescentes de son âge, entourée des siens, protégée par une famille qui ne semble avoir rien d’exceptionnel à raconter.
Elle a seize ans. Ses parents, Mary et Joshua Akake, mènent une existence modeste. Lui est un ancien employé des postes ; elle tient un commerce. Autour d’eux, Victoria, la sœur aînée, Kenneth et Atem composent une fratrie dont les liens sont particulièrement forts. Mercy est très proche de Victoria et porte une affection particulière à Atem, le plus jeune. Tout paraît alors à sa place, jusqu’à ce que les violences qui gagnent progressivement la région viennent déplacer les frontières de leur quotidien.


Dans le récit, l’insécurité ne surgit pas d’un seul coup. Elle s’installe par vagues, d’abord à distance, puis dans les conversations, dans les inquiétudes, dans les habitudes qui changent. Les événements finissent par pénétrer l’univers familial. Le drame survient et emporte avec lui les certitudes de l’adolescente. Avec ses frères, Mercy doit quitter Kumba, cette ville qui était jusque-là son horizon familier, pour chercher ailleurs une possibilité de recommencer.
Le refuge se trouve à Douala, auprès d’Achu, son oncle par alliance. La jeune fille croit retrouver une forme de protection. Elle reprend le chemin de l’école et découvre un environnement qui, dans un premier temps, semble lui offrir les conditions d’une reconstruction. Atem est également présent. Rose, l’épouse d’Achu, veille sur la maison. Les gestes du quotidien reprennent leur cours. La violence paraît appartenir à une autre vie, derrière elle, dans cette ville qu’elle a dû abandonner.
Mais les apparences ont parfois la mémoire longue. Derrière la figure de l’homme providentiel se dessine progressivement une réalité autrement plus sombre. Achu abuse de Mercy. Celui qui devait incarner la protection devient celui dont elle doit se protéger. Le lieu du refuge se transforme alors en huis clos, et la confiance familiale, jusque-là invisible parce qu’évidente, devient l’une des premières victimes de l’agression.
Vivien Djoo s’intéresse moins au spectaculaire de la scène qu’à ses conséquences. Que devient une adolescente lorsque celui auquel elle devait pouvoir se fier franchit la limite ultime ? Comment parler lorsque la parole risque de bouleverser toute une famille ? Comment être crue lorsque le bourreau s’est soigneusement construit une image de respectabilité ? Dans cette mécanique du silence, Mercy se retrouve enfermée dans une douleur qu’elle ne parvient pas immédiatement à transformer en mots.


Rose, elle aussi, demeure longtemps prise dans les apparences. Le mensonge d’Achu agit comme un voile. La maison continue de fonctionner, les habitudes persistent et la réalité reste dissimulée derrière une normalité soigneusement entretenue. Le roman montre ainsi que l’emprise ne repose pas uniquement sur la violence : elle peut également se nourrir du doute, de la dissimulation et de la confiance accordée à celui qui sait en exploiter les ressorts.
Puis quelque chose change chez Mercy. La peur ne disparaît pas, mais elle n’occupe plus seule l’espace intérieur de la jeune fille. À mesure que les agressions se répètent et que les justifications du prédateur se succèdent, une résistance prend forme. La victime commence à comprendre qu’elle ne peut plus attendre que quelqu’un vienne la sauver. La souffrance, paradoxalement, devient la matière d’une prise de conscience.
C’est là que le personnage acquiert une nouvelle épaisseur. Mercy n’est plus seulement l’adolescente arrachée à sa ville ou l’enfant accueillie par une famille étrangère. Elle devient une jeune femme confrontée à une décision dont les conséquences dépassent sa propre personne. Son évolution est silencieuse, presque souterraine. Elle observe, encaisse, réfléchit. Le récit accompagne cette transformation sans effacer les contradictions d’une victime prise entre la peur, la colère et le besoin de survivre.


Le choix du titre prend alors tout son sens. Le masque n’est pas seulement celui du prédateur. Il renvoie aussi à toutes les apparences derrière lesquelles se dissimulent les violences. Un visage familier peut cacher une menace. Une maison peut ne plus être un refuge. Une parole rassurante peut servir à maintenir le silence. Chez Vivien Djoo, le danger n’est donc pas toujours là où on l’attend ; il peut se tenir au plus près des victimes, protégé par les conventions et les liens familiaux.
Le roman fait également résonner une dimension collective. La trajectoire de Mercy est née d’un contexte de bouleversements qui a contraint de nombreuses personnes à quitter leur environnement. Sa douleur individuelle vient ainsi rencontrer celle d’une communauté marquée par les déplacements, les pertes et les séparations. La dédicace de l’auteur aux déplacés du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, aux victimes des violences et aux familles endeuillées donne à cette fiction une portée qui dépasse le seul destin de son héroïne.
Cette volonté d’inscrire la littérature dans le réel rejoint la démarche de Legilia, maison camerounaise d’édition et de production qui présente ses ouvrages comme susceptibles d’être prolongés par d’autres formes artistiques, notamment le théâtre, la musique, le cinéma ou le documentaire. Le Masque du Prédateur figure dans son catalogue parmi les romans et nouvelles. Le livre se situe ainsi au croisement du récit littéraire et d’une réflexion sur les blessures qui traversent la société.
Enseignant de français et d’anglais, Vivien Djoo Djoo Boris apparaît, à travers ce texte, comme un auteur attentif aux rapports entre la langue et les réalités humaines. Sa plume s’attache aux failles plutôt qu’aux certitudes. Elle avance dans les zones grises de l’existence, là où les victimes doivent parfois reconstruire leur propre vérité face à ceux qui cherchent à la leur confisquer.
Le récit se referme sur une idée sombre : la souffrance ne disparaît pas lorsque le silence prend fin. Elle laisse des traces, transforme les rapports aux autres et oblige celui qui l’a subie à réinventer son rapport au monde. Mercy traverse cette nuit avec ce qui lui reste de force. Son innocence appartient désormais au passé, mais le personnage découvre dans cette perte une capacité nouvelle à regarder le danger en face.
Ainsi, derrière le titre de Vivien Djoo se cache moins une simple histoire de violence qu’une interrogation sur les apparences et leurs conséquences. Qui protège réellement celui qui cherche refuge ? À quel moment la confiance devient-elle une vulnérabilité ? Et jusqu’où peut aller une victime lorsqu’elle comprend que personne ne viendra peut-être ouvrir la porte ? Le Masque du Prédateur laisse ces questions ouvertes, comme une lumière persistante après le dernier chapitre.