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ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE NOEL BATOUM, auteur camerounais

  • « Alors j’écris et je crie : Révolution ! » À quel moment avez-vous senti que le silence n’était plus possible et que l’écriture devait devenir une forme de clameur ?

JPNM : Je suis un être silencieux. J’ai passé ma jeunesse dans la lecture. Avant l’âge de 15 ans, j’ai lu par exemple L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, Les frères Karamazov, Crime et Châtiment, Les Possédés de Dostoïevski, La 25e Heure, De la 25e Heure à l’heure éternelle, Dieu ne reçoit que le dimanche, L’Homme qui voyagea seul de Constant Virgil Gheorghiu, Les Misérables de Victor Hugo, bref tout ce que mon oncle maternel lisait. Et plus c’était volumineux, plus j’étais intéressé. Et vous savez que la lecture invite à l’intériorité. Pour ce qui me concerne, la lecture a approfondi mon silence. A l’âge où les adolescents ont un journal intime à qui se confier, moi j’écrivais des pensées et des poèmes. Tout ceci pour dire que l’écriture a été ma première forme d’expression. C’est avec le sacerdoce que se libère ma parole.

Alors l’écriture devient clameur au moment exact où, mon calendrier d’existence l’ayant permis, j’ai pensé prendre du temps pour partager mes idées, mon regard, ma vision du monde.  La voix intérieure qui me guide m’a dit clairement : « Tu as des choses à dire, tu sais ce qu’il faut dire ». Je me suis mis à écrire selon mon cœur, les yeux ouverts à l’écoute de mon pays, de l’Afrique et du monde.

Cependant il convient de dire qu’avant de me lancer dans la littérature j’étais déjà dans l’écriture dans le domaine théologique. Toujours avec le même souci d’éclairer et de partager. C’est ainsi que j’ai plus d’une dizaine de livres à mon actif, depuis le premier qui remonte aux années 2003 environ : La Dîme ou collaborer à l’œuvre de Dieu, jusqu’au dernier : Guérissez les malades ! paru en 2022, en passant par des commentaires bibliques : Le Mystère de la souffrance. Lecture du livre de Job ; Servir par la souffrance. Une lecture d’Isaïe 40-55. Sans oublier ces publications qui, à l’époque, ont été prisées par le public : Ne crains pas, crois seulement ! (3è édition 2012) ; Naître d’en haut (2008) ; Sur le chemin de croix avec Robert Naoussi (2014) ; J’ai reçu l’effusion (2009) ; Vivre le carême avec Baba Simon (2011). Etc.

  • « Révolution ! » évoque le poète comme un prophète. Comment définissez-vous cette posture dans le contexte contemporain ?

JPNM : Dans l’imagination populaire, le prophète est celui qui annonce l’avenir. Enseignant des Saintes Ecritures, j’ai eu l’occasion de comprendre que le prophète est d’abord celui qui porte un regard différent sur les événements. Etant en communication avec la Transcendance, le prophète a une compréhension parfaite du sens des événements et de l’attitude que les gouvernants, l’élite et le peuple devraient avoir, chacun en ce qui le concerne. C’est ainsi que je perçois le poète : il n’a pas d’abord pour vocation de prendre position pour ou contre telle ou telle décision. Sa mission est de saisir ce qui est en jeu, de voir au-delà de l’épaisseur des faits, d’écouter le souffle qui circule à travers les événements et qui anime les différents acteurs en présence, et de proclamer la parole qui éclaire, qui ranime, qui guérit, etc. selon les circonstances et surtout selon ce qu’indique l’esprit céleste.

  •  « Le poète a des yeux qui écoutent ». Comment cette écoute du réel nourrit-elle votre écriture ?  

JPNM : A moins d’avoir des yeux attentifs à la parole des autres yeux, des visages, à moins d’avoir des yeux qui entendent ce que disent les cœurs et les ventres, on ne peut avoir vocation à l’écriture. Je n’écris pas pour me faire un nom, pour chercher une place sous le soleil. J’écris parce que je suis habité par la Vie, enceint de la parole créatrice et éclairante. C’est ainsi que mon écriture trouve sa source dans le quotidien, mais un quotidien perçu en profondeur, dans l’écorce de la réalité invisible qui n’intéresse pas souvent le commun des hommes et des femmes, acteurs de ce quotidien. Il convient de dire alors que je ne me contente pas de peindre les faits ; et que si ma poésie est une tentative de peinture, elle peint ce qui n’est pas saisissable de façon immédiate. Je dois, au-delà des événements et des personnes, écouter l’espace habité, l’environnement, le monde inanimé etc. Car ces réalités inanimées portent l’écho des espoirs, des plaintes, des peurs des humains que nous sommes.

  • En quoi la poésie permet-elle, selon vous, de discerner ce qui échappe au regard politique ou médiatique ?

JPNM : Je ne suis pas expert en ces domaines, et je demande déjà pardon si je suis un peu caricatural dans ma réponse. Les médias au départ doivent informer et former, éduquer. Mais à partir du moment qu’ils ont accepté de faire partie des pouvoirs (le quatrième, il me semble) ils ont perdu leur innocence, leur pertinence et donc leur authenticité. Les faits ne sont plus présentés dans leur réalité, mais selon une lecture orientée, qui recherche un audimat important. Dès qu’on veut avoir de l’emprise sur les autres, on ne les écoute plus, on leur dit ce qu’ils pensent et ce qu’ils doivent penser.  

C’est ainsi que la politique, qui doit s’occuper de la bonne marche de la Cité, se concentre sur le pouvoir à conquérir, à gérer et à conserver. Il lui manque profondément, de nos jours, la dimension de service, de gratuité. Dès lors les politiques décident qu’ils savent ce qu’il faut au peuple : pas besoin de l’écouter. Et si l’on consulte le peuple, c’est pour se donner un brin d’onction, de légitimité. La politique va asservir les médias et museler tous ceux qui permettent au peuple de rester lucide et libre. La chasse aux intellectuels, la clochardisation des enseignants et la manipulation des écrivains et des acteurs culturels ne sont pas des épiphénomènes, mais des actes bien programmés.

Par contre la poésie ne recherche aucun pouvoir, elle se met au service du peuple. Elle est le souffle qui ranime la flamme, la main qui protège la mèche, la parole qui brise les rochers des âmes anesthésiées. Si le poète bouscule, il n’écrase pas, il ne domine pas, il trace une piste en la parcourant, il invite…

  • Votre bouche qui écrit se veut-elle témoin, juge, veilleuse ou semeuse d’espérance ?

JPNM : Ma bouche est d’abord veilleuse en tant que je suis un veilleur. Je suis de ceux qui réveillent le soleil et embrassent la nuit pour qu’elle libère le jour. Ma bouche devient alors juge, dans le sens d’analyser, de scruter, de discerner, afin de répandre dans le cœur des hommes et des femmes de mon temps une poussière d’espérance. L’authenticité de ma poésie vient de ce que je suis témoin de cette espérance au quotidien, je pose toujours un regard de lumière là où les ténèbres semblent emprisonner l’esprit et le cœur.

  • Plus de cinquante ans après l’indépendance, vous parlez d’un pays « encore en chantier ». Quel est, selon vous, le nœud principal de ce chantier inachevé ?

JPNM : Notre pays « encore en chantier » est d’abord un constat que tout le monde peut faire. Certains pour le déplorer, estimant qu’on prend du retard. D’autres pour s’en féliciter, y voyant des motifs d’espérer. C’est mon cas. Notre pays « encore en chantier » est ensuite et par conséquent une invitation à ne pas se perdre dans le désespoir, comme si tout était perdu : nous ne sommes pas à une compétition. Il n’y a pas de date de péremption pour le bonheur ni pour le développement.

J’ajoute cependant, à propos du développement, que, puisque nous sommes encore en chantier, nous devons poser les fondations d’un développement réel et durable en creusant dans la diversité culturelle du Cameroun. Nous n’avons pas à courir ni à la suite des autres, ni comme les autres.

C’est le rôle des écrivains et de tous les acteurs culturels d’exprimer qui nous sommes, qu’est-ce que nous voulons, où allons-nous et comment y arriver ? Les responsables politiques devraient se limiter à exécuter. Je considère en effet que les politiques sont des gouvernants et que les dirigeants, les guides sont les hommes et femmes de la Culture. Tout le monde peut voir d’ici pourquoi il y a et il y aura toujours conflit entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui éclairent le peuple. C’est ici le nœud principal de ce chantier non encore achevé : redonner toute son importance à la Culture à travers la valorisation des Acteurs culturels. Et non pas instrumentaliser la culture et les acteurs culturels comme c’est le cas.

  • Vous dénoncez un regard tourné vers l’extérieur et la surface. À quoi renvoie cette critique dans la construction nationale et culturelle ?

JPNM : En effet, je ne comprends pas ce manque de fierté nationale qui consiste à devoir tout copier, se refusant toute authenticité, tout attachement à l’identité. Nous sommes une grande nation, pardi ! Nous sommes un peuple immensément riche culturellement et donc spirituellement. Nous n’avons pas à nous limiter à du folklore culturel, à l’occasion de l’arrivée ou du départ des personnalités étrangères.

Qu’est-ce qui empêche la tenue régulière des Festivals des Arts et de la Culture, au niveau régional d’abord et national ensuite, avec une préparation départementale ? Qu’est-ce qui empêche la tenue d’un Congrès ou Séminaire sur l’état du Livre au Cameroun ? Il existe bien des délégations départementales et régionales de la Culture, à quoi y passe-t-on des journées ? J’ai appris qu’il y a une Direction du Livre dans un ministère : pourquoi son activité est-elle cachée ou ouverte seulement à certaines personnes ?

Par ailleurs sommes-nous obligés de recevoir un « certificat d’existence » de la France et/ou des pays anglo-saxons pour que nos écrivains puissent être connus ? Le budget de 2026 alloué au MINAC est de plus de 10 milliards : mon problème n’est pas de savoir si c’est beaucoup ou pas assez, mais celui de l’usage qu’on en fait. On parle de dynamiser les industries culturelles : qu’est-ce à dire exactement ? Avons-nous des salles de spectacle ? Avons-nous, ne disons pas un palais, mais une Case de la Culture ? Pourquoi tous nos grands événements littéraires tournent autour de l’IFC ou de l’Institut Goethe ?

Et si l’on évoque la responsabilisation des Acteurs culturels on parlera de la mise sur pied des différents pôles des Arts et de la Culture : lequel de ces pôles fonctionne ? Dans le littoral où je vis, je n’ai pas encore entendu parler d’une rencontre des écrivains ou des acteurs de la culture. On est dans la structuration de surface pour donner et se donner l’impression qu’on agit.

  • Vous pensez donc que la littérature a été marginalisée dans ce processus de construction postindépendance ?

JPNM : Mais il ne s’agit pas d’une opinion personnelle. Les faits sont criards et visibles. Quel lycée porte le nom de Mongo Beti, ou Ferdinand Oyono ou encore Jean Ikele Matiba ? Plus bas ; avons-nous des bibliothèques municipales ? Y a-t-il une véritable stratégie mise sur pied pour développer la littérature camerounaise ? Il existe le grand prix Mont Cameroun, soit. En connaît-on le règlement, le fonctionnement ? Est-ce ouvert à tous ou juste à un cercle fermé ? Bref il apparaît clairement que le cloisonnement qu’on observe en politique est mis en œuvre dans le domaine de la littérature pour coopter, favoriser, contrôler et en fin de compter étouffer.

  • Que signifie pour vous le mot “Révolution” : rupture, retour aux sources, renaissance ou transfiguration ?

JPNM : « Révolution » est d’abord une prise de conscience de la nécessité de rupture : cesser de faire comme on a toujours fait, sans résultat ou des résultats vides. Cette prise de conscience conduit à la remise en question de soi, à une méditation profonde sans les mécanismes habituelles d’accusation, où on se met à la recherche du bouc-émissaire. La prise de conscience jaillit d’une question profonde : qu’est-ce qui est en jeu dans notre pays ? Quel problème avons-nous ?

Mon avis est clair : nous n’avons pas de problème politique puisque que nous avons des éléments de démocratie. Nous n’avons pas de problèmes de tribalisme comme aiment à le brandir certains politiques selon le même principe : diviser pour régner ou souligner le spectre de la menace pour justifier les actes de violence. Nous avons un problème d’hommes et de femmes : nous ne manquons pas d’intellectuels, nous avons des diplômés à la pelle. Nous avons un problème de vision : pourtant nos dirigeant savent où ils nous conduisent et chacun sait ce qu’il veut. Par contre nous n’avons pas l’amour pour la patrie, la recherche du bien commun, parce que nous sommes déconnectés de nos réalités, de notre identité profonde.

Il est question d’enlever les chaussures, de poser les pieds au sol, non pas sur les moquettes ou les carreaux, mais sur la terre rouge sang de notre pays, d’écouter de nouveau le murmure des arbres, apprendre de nouveau le langage des masques et le chant des ténèbres, etc. Il s’agit alors de revenir aux sources, mais pas de façon folklorique ou épisodique dans une recherche de l’exotisme. Non, il est question de renouer avec notre histoire, notre être, notre manière de voir, notre culture. Révolution est ainsi une reconnexion et une transfiguration, tout dépend de l’environnement sémantique.

  • Votre appel à la révolution est-il d’abord spirituel, culturel, politique ou poétique ?

JPNM : Il s’agit là d’une quête individuelle et collective, d’un cheminement profondément spirituel parce que culturel. Il nous faut retrouver la mystique originelle, travestie par des charlatans de tous bords, à cause d’une instrumentalisation des religions dites importées, mais qui, du moins pour ce qui concerne le christianisme que je connais mieux, ne sont pas en contradiction avec nos religions traditionnelles. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet… Il s’agit alors de reprendre possession de notre vision du monde qui a présidé à la structuration de nos villages, royaumes et différents peuples. Cette révolution est dans ce sens politique, car elle devra aboutir à asseoir un système de gestion de la chose publique qui tienne compte du peuple et du pouvoir des Ancêtres. Cette révolution est poétique ; non pas dans le sens bucolique ou exotique du terme : je ne suis pas un ‘rêveur’. Elle est poétique dans le sens d’abord qu’il est question d’une action à mener à l’intérieur de soi ; et dans son sens premier qu’il est démiurgique. La transformation spirituelle et intérieure de chaque individu aboutit à la transformation collective et la réappropriation de notre Histoire et de notre Energie positive qui unit.

  • En quoi cette révolution doit-elle commencer ? Par les racines de l’identité plurielle ?

JPNM : Il est fondamental que cette révolution commence par l’identité plurielle parce que c’est les racines de notre être peuple. La prise de conscience de notre identité, dans chaque culture, va révéler qu’il n’est pas possible que nous soyons divisés, bien que différents. Mais qu’au contraire c’est cette différence qui permet et justifie l’unité. A partir du moment où la révolution est profondément culturelle, elle portera les fruits dans la vision unifiée de notre peuple, dans une projection authentique de notre nation et dans la réalisation de notre développement, à notre rythme et selon nos besoins. Cette révolution, si elle commence par les racines de notre identité plurielle, portera des fruits mûrs dans l’architecture de nos villes, dans l’organisation de la Cité et la projection de nos Ecoles.

  • Vous évoquez un immense trésor de notre histoire. Quels types de rencontres humaines et spirituelles ont le plus marqué votre imaginaire ?

JPNM : Il y a ceux qui ne voient que l’écorce des événements, qui se contentent des faits historiques. Mais il y a ceux qui voient l’intérieur de l’histoire, qui saisissent le sens et la portée des événements, des faits historiques. Et j’en suis. Notre pays est unique comme chacun des autres pays. Notre pays est particulier : il suffit de voir sa position sur la carte de l’Afrique, de se rappeler toutes les puissances étrangères qui l’ont traversé, malgré les travestissements et les abus politiques internationaux. Il suffit de voir la richesse de nos forêts malgré les projets macabres de les exploiter contre nous. Lorsqu’on connaît la valeur spirituelle des arbres, des plantes et de tout l’écosystème, lorsqu’on connaît l’énergie spirituelle des minerais dont est riche notre sous-sol, lorsqu’on connaît l’acharnement des forces négatives contre notre pays, il devient aisé de comprendre que la morphologie de notre pays n’est pas fortuite. Et cette morphologie exprime la mission de notre terre. Et cette mission ne peut être accomplie que si chaque Camerounaise, chaque Camerounais prend possession de son identité réelle et profonde. Alors nous devenons consciemment les gardiens de notre environnement, non pas seulement pour la nécessite d’une écologie laïque et économique, mais au nom de la valeur spirituelle de ces éléments qui nourrissent notre être camerounais.

  • Comment concilier pluralité identitaire et fondations solides sans tomber dans l’exclusion ou la nostalgie ?

JPNM : La pluralité identitaire ne peut jamais conduire à l’exclusion. C’est l’ignorance qui conduit à la peur. Plus on est conscient de son identité, plus on est ouvert à l’autre dans sa différence, et plus on découvre ce qui nous unit : notre identité plurielle. Il convient alors de dire que la différence n’est pas synonyme d’adversité, et la distinction n’est pas synonyme de division. Ce qui crée la confusion, c’est la peur innée face à ce qui est différent, et la jalousie enfouie envers le distingué. Mais lorsqu’on découvre l’inépuisable richesse intérieure dont chacun est porteur, il n’y a plus de place ni pour la jalousie ni pour la peur, et encore moins pour la division.

La prise de conscience par ailleurs de notre identité plurielle n’est pas un simple plongeon dans un passé glorieux, réel ou fabriqué, dont on se croit obligé de trouver les racines dans l’Egypte antique.

« Les morts ne sont pas morts », nous le savons. C’est dire que nous partageons notre présent avec ceux qui ont été. Et si nous ne faisons pas attention à leur présence dans notre quotidien, il sera difficile pour nous de créer notre futur. En d’autres termes, l’une des raisons fondamentales de notre piétinement, malgré les efforts de stratégie, de programmes de développement est le fait que nous n’avons pas encore pris au sérieux le devoir de la mémoire ; nous n’avons pas encore le sens de la Mémoire. C’est ce que j’ai voulu dire dans le recueil Yààni.

  • La poésie peut-elle réellement être un outil de réconciliation avec l’histoire collective ?

JPNM : Je dis sans hésiter oui. A condition que la poésie ne s’arrête pas à la beauté des vers, à la luminosité de l’esthétique. Je n’ai rien contre les poètes qui écrivent sur le coucher du soleil ni sur le sourire d’une femme. Pour moi ce n’est pas de l’art pour l’art. Pour qu’elle soit un outil de réconciliation avec l’histoire collective, il convient que la poésie se nourrisse de l’histoire. C’est pourquoi je parle des « yeux qui écoutent » : il ne suffit pas de rechercher l’exactitude des faits historiques, mais leur sens, ce qu’ils disent aujourd’hui. Je parle des « oreilles qui voient », parce que l’oreille du poète est affinée et exercée à voir le fond des cœurs qui s’expriment et des éléments de la nature qui parlent… Enfin il faudrait que notre poésie, bien que dite dans les langues étrangères, porte la pensée profonde de notre sagesse ancestrale, qu’elle soit capable d’extraire le suc de nos langues pour lire et dire notre réalité aujourd’hui. C’est l’intuition de base de Yààni et d’un autre recueil en préparation.

  • Pourquoi avoir choisi la forme du poème-fleuve pour porter ce cri ?

JPNM : Le constat est simple : le grand public se méfie de la poésie et l’évite. Il la considère comme hermétique, inaccessible. Par ailleurs, lorsque je publie Yààni un recueil de 23 poèmes, je constate qu’il a été acheté, mais pas lu. Je n’ai pas vu des notes de lecture, même pas de la part des collègues écrivains ! Je reconnais que, si mon expression est facile à lire, le sens n’est pas toujours facile à saisir, surtout pour celles et ceux qui vont à la recherche des choses compliquées. Lorsque je parle de « la bouche qui écrit » je fais allusion au fait que j’écris comme je parle. Autrement dit, cellui qui est habitué à m’écouter, ou qui a eu un échange profond avec moi, il me retrouve dans mes textes.

Pour éviter de noyer cette vision profonde qui est mienne, j’ai préféré faire cette publication en poème-fleuve, mais également avec un choix de caractère qui rappelle un manuscrit : comme si j’écrivais avec la main, c’est-à-dire avec le cœur !

Le format exprime mon intention de fond : faire de Révolution ! une sorte de Livret rouge de Mao Tsé Toung ou de Livret vert de Mouhamad Khadafi. Un livret à lire sans cesse, à méditer et à pratiquer.

  • Le souffle du texte est traversé par des ruptures intentionnelles. Comment le lecteur doit-il aborder ces 45 pages : comme une traversée, une méditation ou une interpellation ?

JPNM : Il est traversé par de petites ruptures intentionnelles, comme lorsqu’on tient un discours. Il y a en même temps la continuité, d’où la reprise cadencée de : « Il nous faut une révolution… Faut-il une révolution. » Qui n’est pas une phrase interrogative à laquelle manquerait le point d’interrogation, mais une interpellation insistante : et comment qu’il faut une révolution ! Et de petites ruptures qui sont en fait des passages à diverses étapes de la révolution ou autres éléments de la révolution. Car Révolution !  est une interpellation de chaque citoyen et citoyenne, interpellation à une prise de conscience qui ne doit pas demeurer purement intellectuelle, sujet de débats télévisé et de colloques, mais fondamentalement une méditation, une intériorisation. C’est cette méditation qui permet un passage, une traversée, un exode, une libération qui exige une participation active de tous, chacun à son niveau et à son rythme.

  • À qui s’adresse prioritairement Révolution ! : au peuple, aux élites, à la jeunesse, ou à la conscience collective ?

JPNM : Révolution ! s’adresse prioritairement à chaque composante du peuple, sans distinction de classe ni de catégorie, mais chacune et chacun selon sa situation sociale et son rôle dans la société. Le souci fondamental ici étant d’exorciser l’attente messianique de l’esprit du peuple camerounais, selon lequel on espère l’homme providentiel, un héros ou mieux un deus ex machina qui viendrait, de façon prométhéenne ou plutôt umnyobèienne se sacrifier tandis que, nous, le peuple, nous serons en train d’applaudir, d’encourager ou de critiquer, comme des téléspectateurs.

Révolution ! appelle chaque membre du peuple, élites, jeunes, vieux, chefs traditionnels et religieux confondus, à prendre ses responsabilités, sans se renvoyer indéfiniment la faute, comme si le Cameroun avait un bailleur et tous les autres ne seraient que des locataires ! Je suis responsable du bien de tout le peuple là où je me trouve, et là où j’exerce en tant que prêtre, intercesseur et poète ! C’est ainsi que chacun et chacune devrait se considérer selon son statut social.

C’est ainsi et ainsi seulement que cette Révolution va atteindre la conscience collective, par vagues d’engagement.

  • Que souhaiteriez-vous que le lecteur ressente ou fasse après avoir refermé ce livre ?

JPNM : Qu’il se dise : c’est vrai, il nous faut une révolution. Et qu’il se mette en mouvement. C’est d’ailleurs pour cette raison que je vais proposer, dans les mois qui viennent, des étapes du cheminement vers cette révolution intérieure, étapes à parcourir seul, en famille, ou par petits groupes, etc.

  • Selon vous, quel est aujourd’hui le rôle social de l’écrivain africain ?

JPNM : L’écrivain africain est un citoyen. Quel que soit son lieu de résidence, dans le continent ou à l’étranger, il ne peut se sentir en marge de la société et des réalités sociales africaines. Au contraire, non seulement il doit créer le débat ou y prendre part, mais il se doit d’analyser en profondeur les événements, au-delà de son engagement politique ou religieux, pour saisir le problème réel et y proposer des solutions.

Un écrivain est en effet un artiste de l’écriture, et comme tout artiste il me semble qu’il est saisi par un esprit qui n’est pas commun à tous les autres citoyennes et citoyens, esprit qui lui permet de sentir battre au fond de son ventre le cœur de son pays, de son milieu de vie. Il y répond par l’écriture. Il joue ainsi un rôle de veilleur, d’éveilleur de conscience, de prophète.



  • Si “Révolution !” devait être résumé en une seule phrase adressée à votre pays, quelle serait-elle ?

JPNM : « … il nous faut une révolution, qui réveille toutes les énergies spirituelles / Héritées de nos Racines / Reçues de notre Histoire ; / Une révolution ardente de la spiritualité de Vie, / Qui vivifie et conduit vers la Hauteur. »

  • Au final, Écrire, est-ce pour vous un acte d’espérance ou un acte de survie ?

JPNM : Ecrire est pour moi essentiellement un acte d’espérance, mais espérance vue non pas comme un espoir béat, plutôt comme construction du futur dans le présent à partir du passé.

Jean-Pierre Noël BATOUM, merci pour ces réponses.

Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO, présidente ACOLITT

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