À travers « Mère à 11 ans », Saicha, de son vrai nom Chatou Saidou, livre un récit intime où la disparition maternelle, la responsabilité précoce et les épreuves successives deviennent le socle d’une reconstruction. Entre mémoire blessée et affirmation de soi, l’auteure camerounaise transforme une trajectoire brisée en manifeste de résilience.
Il est des ouvrages qui ne se contentent pas de raconter une vie, mais qui interrogent la capacité humaine à se relever lorsque tout vacille. « Mère à 11 ans » s’inscrit dans cette veine. Saicha y revisite l’instant où, encore enfant, elle reçoit de sa mère la mission vertigineuse de veiller sur ses cadets. En une nuit, l’innocence s’efface et l’âge adulte s’impose sans transition. Ce basculement fonde la trame d’un texte où la fragilité côtoie une détermination farouche.
Privée de repères, confrontée à un environnement familial éprouvant, à la maladie, aux deuils et aux désillusions sentimentales, la narratrice avance sous un poids qui aurait pu l’anéantir. Pourtant, l’ouvrage ne s’abandonne jamais au désespoir. Il explore la manière dont l’affection maternelle, même dans l’absence, continue d’irriguer l’existence. Les livres, l’instruction et la foi deviennent des instruments d’émancipation. Les blessures, loin d’être dissimulées, se muent en balises intérieures guidant une marche patiente vers la dignité.
Structuré en six mouvements, le récit épouse les étapes d’une métamorphose progressive, de l’enfance brisée à la conquête d’une parole assumée. Chaque séquence révèle une conscience qui refuse la haine et choisit de rompre avec la fatalité. L’écriture, sobre et incisive, porte cette volonté de ne pas reproduire la violence subie, mais d’en extraire une leçon de lucidité. Ainsi se dessine le portrait d’une femme qui revendique le droit de tracer sa propre voie.
Née en 2000 à Douala, Saicha s’est d’abord fait connaître par un premier roman remarqué, Aïcha la Rescapée, confirmant son engagement pour l’éducation et la condition féminine. Lauréate du concours « Lire à Douala » en 2019, elle affirme une voix singulière dans le paysage littéraire national. Avec « Mère à 11 ans », paru aux Éditions Ilimi dans la collection Sako, elle approfondit cette exploration des silences familiaux et des combats intérieurs.
L’avant-propos signé par le Centre Culturel Haoussa salue un texte qui rejoint la mémoire collective et rappelle la force discrète des existences ordinaires. Au-delà du témoignage personnel, l’ouvrage se présente comme une main tendue à celles et ceux qui traversent l’épreuve. En filigrane, une conviction s’impose : l’âge ne détermine pas la grandeur d’une vie, ce sont les épreuves surmontées qui en sculptent la portée. Par cette publication, Saicha offre à la jeunesse camerounaise et au-delà un message limpide : même lorsque l’enfance semble ensevelie, il demeure possible de se relever et de transformer la douleur en héritage fécond.
