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ENTRETIEN AVEC ALAIN FOFACK, camerounais, enseignant d’allemand, auteur de “Entre et mère et épouse : L’histoire d’un homme entre amour d’une mère combattante et déboires de couple”

P.O. : Comment est née l’idée du roman « Entre mère et épouse : L’histoire d’un homme entre amour d’une mère combattante et déboires de couple » ? 
A.F. : Tout d’abord, je voulais concrétiser un rêve que je nourrissais depuis des années, et que je n’avais pu réaliser à cause des nombreuses sollicitations professionnelles et familiales. Passionné de lecture, j’avais un jour pensé qu’il faudrait que je ne me limite pas seulement à la lecture des textes produits par d’autres, mais que j’offre aussi au public une histoire passionnante. Après de nombreuses situations dans mon couple, ceux des amis, voisins et collègues et des membres de ma famille, j’ai pensé qu’il serait intéressant de bâtir une histoire cohérente et d’offrir aux lecteurs un texte dans lequel plusieurs personnes se sentiraient concernées et dont chacun pourrait tirer des enseignements. De plus, je voulais valoriser ma maman, Maa Magni (comme on l’appelait), pour les nombreux sacrifices qu’elle a consentis, pour les douleurs qu’elle a endurées, afin que sa progéniture trouve une place acceptable dans la société. Pour finir, les dérives qu’on observe dans les couples de nos jours conduisent très souvent au divorce. D’aucuns posent des actes sans en connaitre les conséquences, et il était de bon ton que je peigne quelques scènes afin que ceux qui empruntent le mauvais chemin dans la vie de couple puissent se ressaisir et se remettre en cause, en constatant eux-mêmes les conséquences de leurs actes sur la vie des autres, surtout de leur progéniture.
P.O. : Le titre est particulièrement fort et ambivalent. Que souhaitiez-vous avant tout questionner ou dénoncer à travers cette histoire ?
A.F. : D’abord peindre le rôle que chaque parent doit faire pour la réussite et l’épanouissement de sa progéniture, et surtout montrer que le sacrifice reste une parfaite option pour l’atteinte de ce résultat au cas où l’un des parents ne jouerait pas sa partition. Ceci est illustré par Maa Magni dont le mari se retrouve emprisonné et qui doit faire face à la dure réalité de la vie pour l’éducation de ses enfants, dans un contexte où elle était non seulement illettrée, mais aussi et surtout démunie. Il en est de même pour Didier qui doit endurer les pires humiliations, non seulement dans l’espoir de sauver son ménage, mais surtout pour le bien de ses enfants. J’ai voulu par-là montrer que l’un des conjoints doit prendre le taureau par les cornes pour ces êtres qui n’ont pas demandé à naître.
P.O. : Aviez-vous, dès le départ, l’intention d’écrire un roman, ou le projet a-t-il évolué au fil de l’écriture ?
A.F. : J’avais effectivement l’intention d’écrire un roman, et j’en avais d’ailleurs commencé un il y’a environ 25 ans, alors que j’étais en début de carrière, mais dont j’ai perdu le manuscrit lors de mes nombreux déménagements causés par les affectations à différents postes. Le projet est resté au fond de ma mémoire et il a refait surface lorsque j’ai lu un roman écrit par une amie fondatrice d’une association. Elle avait dans le passé organisé un atelier d’initiation à la production littéraire (je n’étais malheureusement pas encore au courant), et cela a suscité mon intérêt. Le désir de produire une œuvre à moi a refait surface et j’ai suivi ses conseils, ce qui m’a galvanisé et j’ai commencé la rédaction. Au fur et á mesure que j’écrivais, de nouvelles idées jaillissaient dans mon esprit et je modifiais mes textes. Je dois dire que j’ai moi-même été surpris de la vitesse à laquelle j’ai achevé la rédaction. J’ai effectivement commencé la rédaction en octobre 2024 et, un an plus tard, en novembre 2025, je publiais le roman. 
P.O. : La préface de Monsieur GOMSU parle d’une autofiction. Comment définiriez-vous la part du vécu personnel dans ce roman ?
A.F. : Ce vieux renard de la lecture a vraiment tapé dans le mil. J’ai effectivement puisé dans mon vécu personnel plusieurs réalités que j’ai peintes et qui m’ont permis d’offrir au public ce chef-d’œuvre. Mes collègues et amis m’ont toujours parlé de mon humour et du fait que j’apporte de la joie là où je me trouve. De plus, le fait que j’ai été cet enfant à qui maman confiait toujours les cadets lorsqu’elle allait au champ, m’a fait développer l’amour pour les enfants, et en particulier les miens. Je me devais d’être leur premier compagnon de jeux, jusqu’à ce qu’ils aillent jouer avec les autres enfants du quartier, ce qui a été le cas. Ils ont par la suite grandi dans un cercle où il n’y avait pas de barrière entre le papa et les enfants, ce qui justifie la manière dont les enfants accueillaient leur père à son retour et la complicité qui régnait entre eux. La description de toutes ces scènes était en fait un message à l’endroit des parents qui érigent des barrières entre leur progéniture et eux, de telle sorte que les enfants disparaissent dans leurs chambres au retour du papa par exemple. En grandissant dans un contexte comme celui que j’ai décrit dans le roman, l’enfant est mis en confiance et peut dialogue avec ses parents sans la moindre gêne, ce qui lui permet d’éviter de tomber dans les pièges de la société moderne dans laquelle nous vivons.
P.O. : Avez-vous ressenti des hésitations ou des craintes à exposer des situations aussi sensibles et personnelles ?
A.F. : Oui, parfois. Par exemple, lorsqu’il a fallu décrire des scènes de relations sexuelles. Je ne savais pas comment le public allait accueillir cela, raison pour laquelle je l’ai fait avec beaucoup de pudeur, en évitant d’appeler le chat par son nom, mais de façon assez précise pour que le lecteur se retrouve facilement dans l’objet décrit ou la scène présentée. De plus, j’ai beaucoup hésité avant de procéder à la description de la gigantesque voisine de Didier dans le bus qui l’amenait à Mbatsang. J’ai eu peur que certaines femmes se sentent indexées. Mais il s’agit en fait de la description d’un voyage que j’ai moi-même effectué de Bafang à Yaoundé il y’a environ 20 ans. Ça avait été l’un des pires voyages de ma vie et j’ai vraiment vécu ce que ressent une sardine dans une boîte. Les désagréments subis par Didier étaient en fait des prémisses de ce qu’une journée horrible l’attendait, ce qui est dit d’ailleurs dans le roman.
P.O. : L’écriture a-t-elle été pour vous un acte de libération, de réparation ou de clarification intérieure ?
A.F. : Je dirais, tout cela à la fois. Je me suis libéré d’un fardeau que je portais, celui de produire une œuvre littéraire, un projet nourri depuis plusieurs décennies et jusque-là jamais mis en œuvre. Réparation parce que cela m’a aussi permis de montrer aux lecteurs que certaines erreurs peuvent être réparées si l’on les reconnait et en a la volonté. Clarification intérieure parce que l’écriture m’a permis de peindre certaines scènes et de recueillir les avis des lecteurs, afin de savoir si les actes que je posais dans ma vie quotidienne étaient bien accueillis ou non. Cela permet de tirer soi-même des leçons tout en étant l’auteur de l’œuvre.
P.O. : Maa Magni… Que représente-t-elle symboliquement dans le roman ?
A.F. : C’est la femme, telle qu’elle devrait être en général. Cette lionne qui, parfois au péril de sa vie, chasse pour nourrir la troupe, même si le mâle dominant dort à l’ombre et se taille sa part lorsque le gibier est abattu. C’est cette protectrice, cette mère poule qui développe les stratégies les plus ingénieuses pour s’occuper de ses poussins, cette croyante qui se tourne chaque fois vers le Seigneur pour implorer ses bontés et sa miséricorde, et surtout cette femme prête à endurer les pires misères pour le bien de ses enfants. Elle refuse de céder à la tentation, croit en la réussite à travers l’école, est un modèle pour ses enfants et les autres femmes. 
P.O. : En quoi cette mère dépasse-t-elle le cadre familial pour devenir une figure sociale et culturelle ?
A.F. : Elle est un exemple à suivre. L’écriture de son histoire inspire non seulement ses filles, mais aussi et surtout la femme dans la société. Elle indique un mode de vie, enseigne la résilience, le sens du sacrifice et du pardon (confère la scène où elle prie le Seigneur pour qu’il fasse aussi réussir les enfants de ses voisines). Elle montre aussi enfin que le respect des conseils des parents, au moment où ils envoient leurs filles en mariage, est primordial. Cela permet de se mettre à l’abri de nombreux dangers.
P.O. : Le personnage de Mélissa est souvent perçu comme dur, excessif ou conflictuel. Souhaitiez-vous susciter un sentiment particulier chez le lecteur ?
A.F. : Absolument. On trouve ce genre de personnage dans beaucoup de foyers, des femmes belliqueuses, autoritaires, arrogantes et méprisantes. La position d’aîné est certes un avantage parce qu’elle permet de bénéficier de certaines largesses de la part des parents. De plus, certains privilèges sont accordés aux aînés et beaucoup de leurs tords leur sont pardonnés, ce qui influence parfois négativement leur comportement lorsqu’ils se retrouvent dans un foyer. Beaucoup n’arrivent pas à faire la différence entre le cercle familial où on a grandi et la vie de couple où l’homme est – dans notre contexte – le chef de famille. J’ai souhaité présenter dans les scènes les dangers qu’il y’a à ne pas savoir faire la part des choses. Les dérives qu’un parent peut tolérer chez son enfant, un mari ne les tolérerait pas toujours, venant de son épouse. De plus, les cadets peuvent tolérer certaines frustrations, mais les propres enfants de la femme ne le feraient pas. L’instinct maternel amènerait la femme à céder aux caprices des enfants. 
P.O. : Peut-on dire que “Entre mère et épouse” est aussi un roman sur la condition féminine, sous différentes formes ?
A.F. : Bien sûr. La femme traditionnelle est incarnée par Maa Magni, l’illettrée qui a produit des docteurs, ingénieurs, comptables, enseignants et autres, qui applique à la lettre les conseils de ses parents et qui s’investit corps et âme pour l’épanouissement de sa progéniture, celle qui cultive la terre pour nourrir sa famille et vend une partie de ses récoltes pour financer les activités de la famille. Elle ne connaît pas la vie de débauche et est sourde aux mauvais conseils des autres femmes qui lui font miroiter une vie meilleure si elle cède aux avances des hommes en l’absence de son mari. Elle remplace valablement le mari lorsqu’il est en prison et enseigne à ses enfants le goût du travail acharné. La femme moderne est ici incarnée par Melissa, celle qui connaît une sexualité précoce et devient mère célibataire, a fait des études, développe des stratégies pour conquérir un homme, puis habite dans la grande ville dans une maison moderne avec son époux. Elle trouve du travail et devient financièrement moins dépendante de son mari. C’est celle qui a ses horaires de travail fixes, travaille dans un bureau, bref, c’est celle-là qui est émancipée. 
P.O. : Didier semble pris entre héritage familial, responsabilités conjugales et quête personnelle. Le considérez-vous comme un personnage tragique ?
A.F. : Non, pas du tout. Montaigne disait, « L’Homme est ondoyant et divers. » Didier, comme tout être humain, joue plusieurs rôles et agit selon l’éducation qu’il a reçue, l’entourage avec lequel il a flirté. Il a des principes, des idéaux à atteindre, des responsabilités à assumer. Certes, le fait que Melissa ait eu un enfant avec un autre homme l’a amené à envisager le suicide. De plus, il a doublement frôlé l’accident vasculo-cérébral. Mais toutes ces épreuves, et parfois bien pires, font partie de la vie d’un être humain. Que celui qui n’a jamais eu de déception dans sa vie lui jette la première pierre. L’essentiel est de puiser dans son énergie interne suffisamment de force et de courage pour surmonter toutes les difficultés et de voir la vie positivement, en croyant à l’amélioration de sa condition et en travaillant dur pour cela.
P.O. : Son silence, ses décisions et ses renoncements sont-ils des formes de résistance ou d’épuisement ?
A.F. : Je dirais que c’est tout cela à la fois. Didier n’a jamais cessé de prodiguer des conseils à son épouse afin qu’elle améliore son comportement et par là sa relation avec son conjoint. Il a toujours cru au fait que son épouse fasse son introspection afin de constater ses propres défauts et devienne l’épouse idéale dont il avait rêvé et qu’il aimait passionnément. Mais, après des années de combat, on est parfois épuisé et on jette les armes, surtout si l’autre ne montre aucun signe d’amélioration. Pour la préservation de la santé et la recherche du bien-être personnel, on en arrive à prendre des décisions que d’aucuns peuvent trouver dures, mais qui ont leur place. Elles ne permettent certes pas de mener la vie qu’on avait espérée, mais tout au moins on peut vivre une vie meilleure que celle à laquelle on a eu droit. À ce moment-là, on devient résistant à toute tentative de l’autre partie de ramener le conjoint à la case départ.
P.O. : À travers Didier, vouliez-vous interroger la place de l’homme dans le couple et dans la famille africaine contemporaine ?
A.F. : Oui. Didier incarne l’homme dans le couple, celui qui indique à la famille le chemin à suivre et qui se fixe des objectifs, puis développe des stratégies afin de les atteindre. Il inculque à ses enfants des valeurs et joue bien son rôle de locomotive. Il multiplie ses sources de revenue, sacrifie ses loisirs et recherche constamment le bien-être de sa famille. Il sait donner à son épouse sa place (même si elle en fait un mauvais usage). Dans la famille africaine contemporaine, le rôle de l’homme ne se limite plus seulement à procréer, mais il doit aussi assister sa conjointe et aider les enfants à faire leurs devoirs. Son rôle consiste à mettre sa famille à l’abri du besoin, et Didier joue parfaitement bien tous ces rôles-là. Il est vraiment un modèle à copier.
P.O. : Le roman est traversé par de nombreux dialogues tendus. Pourquoi avoir fait de la parole conflictuelle un moteur central du récit ?
A.F. : Je voulais faire étalage des différents comportements qui peuvent détériorer les relations dans un couple. Et quoi de mieux que les conflits conjugaux pour aboutir à cette situation ? Les conflits sont de différents ordres et sont parfois injustifiés. Ils sont un danger, non seulement pour la progéniture, mais surtout pour les deux conjoints. Il fallait que des conflits soient décrits pour justifier la décision de Didier, à la fin du roman, de demander la séparation officielle. Je suis certain que l’auteur aurait été surpris si ce divorce intervenait dans un contexte où les deux conjoints s’entendaient parfaitement, ou bien si les problèmes que le couple a vécus étaient mineurs. Il fallait que ceci justifie logiquement cela.
P.O. : Pensez-vous que les conflits du couple Didier–Mélissa relèvent davantage de l’incompréhension ou de l’orgueil ?
A.F. : Tout à fait. Melissa est surtout présentée comme une personne orgueilleuse, qui ne reçoit de conseils de personne et pour qui les idées personnelles doivent dominer. Ceci est le résultat de l’éducation qu’elle a reçue de ses parents et de sa position d’aînée dans sa famille nucléaire. Une personne à qui on n’a jamais fait le moindre reproche digérerait difficilement des critiques et c’est son cas. Elle ne comprend en fait pas qu’elle vit avec son mari qui est le chef de famille et non avec ses parents qui se sont certainement pliés à ses caprices. Cette incompréhension et cet orgueil sont en fait les deux principales causes du malheur que vit le couple Eyong.
P.O. : Le roman suggère-t-il qu’aimer ne suffit pas pour faire durer un couple ?
A.F. : L’amour joue un rôle primordial dans la vie de couple. Mais il s’accompagne de respect, de pardon, de compréhension, de dialogues, d’explications, de vérités, de confiance, de confidences etc… Sans lui, la vie de couple ne serait qu’un tissu de calculs d’intérêts. Pour moi, c’est même cet amour qui fait durer un couple, à condition qu’il soit accompagné comme je l’ai dit plus haut. S’il est sincère, il servira à bousculer des montagnes et à surmonter des situations susceptibles de déstabiliser un foyer. L’amour devrait être le préalable à la formation d’un couple.
P.O. : Quel regard portez-vous sur les mécanismes de domination, de fierté et de non-dits dans le mariage ?
A.F. : Sans vouloir choquer les adeptes du féminisme, je dirais que l’homme doit jouer un rôle dominant dans le mariage. La plupart des femmes aiment le mâle dominant qui les protège, les guide, leur donne des conseils et avec qui elle définit la ligne à suivre pour garantir un avenir radieux à la progéniture. Avec ce mâle, elles se sentent en sécurité. Ce devrait être un motif de fierté pour les deux : pour l’homme de jouer ce rôle, pour la femme d’être sous sa protection. Lorsque les rôles sont inversés et que la femme occupe une position dominante, elle exerce généralement ce pouvoir pour assujettir l’homme, parfois au vu et au su de tout le monde, et cela a généralement des répercussions négatives sur les enfants. Si les deux sont dominants, alors on aura deux coqs dans la même maison et la vie sera une suite de conflits pour leadership. Par contre, la femme qui a bien compris le rôle qu’elle doit jouer, amène de façon très subtile son homme à faire tout ce qu’elle veut. S’agissant des non-dits, ils peuvent constituer un poison pour le couple. La sincérité, dans la plupart des cas, est la meilleure chose à faire pour mériter la confiance du ou de la partenaire. Elle permet à chacun de connaître l’autre à fond avant de s’engager.
P.O. : Le cadre du roman, bien que non explicitement nommé, est très identifiable. Pourquoi ce choix de non-dénomination du pays ?
A.F. : Il s’agit d’un roman inspiré des faits réels. Il s’agissait de créer mon propre monde comme l’a fait Patrick Nguema Ndong. Il avait créé tout un état avec un Général, un Professeur d’université, un sorcier, des villes, des quartiers, etc. Pendant l’émission, l’auditeur se voyait vraiment au cœur du récit, ou bien il voyait la scène défiler devant lui. Je suis né dans mon pays, y ai grandi et y vis. J’ai certes fait quelques voyages à l’étranger, mais ils sont insuffisants pour que je m’inspire de ce que j’y ai vécu pour peindre une réalité qui s’y soit déroulée. Je ne pouvais qu’utiliser les éléments de mon vécu quotidien dans mes récits. Mais par peur de blesser des sensibilités (on ne sait jamais), j’ai utilisé des pseudonymes. Enfin, il y a des scènes que j’ai décrites qui n’ont jamais existé, qui sont juste le fruit de mon imagination et pour lesquelles j’ai puisé dans mes nombreuses lectures.
P.O. : En quoi la corruption, les difficultés sociales et les pressions familiales influencent-elles la trajectoire du couple ?
A.F. : La corruption, je ne sais pas vraiment puisque je ne l’ai pas vécue dans mon propre foyer et ne l’ai pas décrite dans mon roman de façon à ce qu’elle puisse influencer la trajectoire du couple Eyong. Par contre, les 
difficultés sociales et pressions sociales peuvent influencer de façon très significative la trajectoire du couple. Lorsqu’un des conjoints n’a pas encore d’emploi, ou perd celui-ci, une grande pression s’exerce sur le / la partenaire qui doit prendre tout en charge dans la famille. Cela peut exaspérer cette personne et constituer une source de tension. L’autre devient comme inutile, constitue un fardeau, la plupart du temps sans le vouloir. De plus, le fait de ne pas pouvoir résoudre certains problèmes élémentaires à cause de l’insuffisance des moyens financiers, peut constituer une source de tensions, surtout si l’on se met à comparer son / sa partenaire à d’autres personnes plus nanties. Les pressions familiales également peuvent avoir une influence particulièrement négative dans la vie d’un couple. La personne qui joue le rôle de locomotive dans sa famille d’origine est obligée de sacrifier son foyer pour aider les siens, et cela est parfois mal perçu par le / la conjoint(e). Il en est de même lorsqu’on doit aussi soutenir la belle-famille. 
P.O. : Votre écriture mêle humour, métaphores animales, références sportives et culture populaire. Comment avez-vous construit cette voix narrative ?
A.F. : J’ai beaucoup lu, et j’adore particulièrement les films documentaires qui sont pour moi une grande source d’inspiration. L’humour vient du fait que j’ai toujours aimé voir des gens rire dans mon entourage, et j’ai pensé qu’il serait intéressant que le lecteur de mes écrits éclate à un moment de rire, amusé par le contenu. Les métaphores animales permettent de bien cerner la situation. Lorsque je parle d’une lionne qui regarde s’éloigner l’antilope bien dodue qui était pourtant à sa portée, je fais référence à des scènes que j’ai observées dans des films documentaires sur les animaux et cela permet de mieux exprimer l’ampleur de la frustration de la belle dame à la longue robe rouge, avec une grande fente bien osée au niveau de la cuisse gauche, qui espérait conquérir Didier et qui le voit happé par une autre femme. Il en est de même pour les références sportives et la culture populaire. Cela permet de mieux souligner l’importance d’une situation et de mieux la comprendre.
P.O. : L’humour est parfois ravageur, parfois grinçant. Est-ce une stratégie pour rendre supportables des situations douloureuses ?
A.F. : Mon souhait a été que le lecteur éprouve plusieurs sentiments à la fois, sinon la lecture aurait été monotone et ennuyeuse. Je souhaitais qu’à un moment il éclate de rire devant l’humour, ensuite qu’il soit profondément captivé par une partie du contenu et veuille aller jusqu’à la fin de la description de la scène, qu’il ressente de la pitié pour un personnage, de la rage contre un autre, de l’admiration pour Didier ou un autre personnage etc… J’aime aussi beaucoup l’ironie et je crois que la combinaison de tous ces éléments permet de rendre mon roman plus digeste. J’ai été très heureux d’apprendre de ceux qui ont l’ont lu qu’ils l’ont achevé en quelques jours, malgré leurs nombreuses occupations. L’un d’eux m’a assuré qu’il s’agissait du tout premier livre dont il achevait la lecture. Certains ont éclaté de rire dans le taxi ou le bus dans lequel ils le lisaient. Cela signifie qu’ils ont trouvé le contenu particulièrement intéressant.
P.O. : Pourquoi avoir choisi une narration en scènes successives plutôt qu’un découpage classique en chapitres ?
A.F. : Je me suis inspiré d’un autre romancier que j’ai aussi beaucoup lu. Il décrivait des scènes de vie, mais l’agencement de ces descriptions donnait au final un tout cohérent. Le fait de commencer le roman par une scène qui devrait en réalité se trouver vers la fin du roman, était une stratégie pour piquer la curiosité du lecteur. Il fallait qu’il ait envie de savoir ce qui a mené à la dérive totale un mariage où toutes les conditions étaient remplies pour que les conjoints vivent le parfait amour. Les différentes scènes permettent de mieux comprendre que la succession des gaffes commises par Melissa, par exemple, et la multiplication des souffrances endurées par Didier ne pouvait que conduire à la séparation. Pour moi, cette forme de narration est meilleure et j’espère que le lecteur l’apprécie.
P.O. : Quel type de lecteur espérez-vous toucher en priorité avec ce roman ?
A.F. : Tout le monde. J’espère que toutes les femmes verront en Maa Magni un modèle à copier. La progéniture est pour une femme le bien le plus précieux et lorsqu’on a la chance et la grâce d’en avoir, il faut se sacrifier pour elle. Mon souhait est aussi que les femmes pour qui le mariage est un idéal, tirent des enseignements du comportement de Melissa et voient les dangers que le couple encourt lorsqu’elle est obstinée et regarde dans la direction opposée à celle de son mari. J’espère également que tous les hommes verront en Didier une référence. Les hommes peuvent aussi se sacrifier pour le bien de leurs enfants, même si la femme leur fait mener une vie d’enfer. Lorsqu’ils se seront assurés que l’avenir est bien tracé pour les enfants, ils pourront enfin se libérer et mener une meilleure vie. Il faut aussi qu’ils comprennent les dangers de leurs comportements irresponsables pour les familles qu’ils ont fondées. La descente aux enfers pour Maa Magni et ses enfants a été causée par le comportement irresponsable du père de Didier. Si tous les hommes pouvaient comprendre cela, il y’aurait moins de souffrance. Les enfants doivent aussi comprendre que la souffrance, l’endurance et l’amour de l’école peuvent mener au succès. Je dirais même que c’est la clé du succès. Ce n’est pas parce qu’on est issu d’une famille démunie que la sentence est prononcée à vie. Il faut garder espoir et surtout, réfléchir positivement et croire en l’école comme ascenseur qui mène à l’étage de la réussite. Autre chose, je voulais faire revivre certains comportements qui tendent à disparaitre dans notre société : l’élégance et la courtoisie. On voit de nos jours peu d’hommes ouvrir la portière à leurs partenaires, mais jesuis sûr que les femmes aiment cela. Si la lecture de mon roman peut permettre de faire renaître ces qualités, ce serait pour moi une victoire. Pour finir, j’ai décrit des scènes de vie sexuelle dans l’espoir qu’elles inspirent aussi mes lecteurs. S’il leur arrive de lire certaines de ces scènes et de ressentir le besoin de satisfaire eux-mêmes leurs désirs, parce que allumés par le contenu, puis attrapent leurs partenaires et calment rageusement la tornade sexuelle que j’ai déclenchée en eux, j’aurai quelque part contribué indirectement au renforcement des liens affectifs entre eux. 
P.O. : Avez-vous reçu des retours de lecteurs qui se sont reconnus dans cette histoire ?
A.F. : Effectivement. Ma fille m’a dit avoir reconnu le verlan qu’elle et moi parlons souvent, et mes garçons la façon dont ils m’accueillent à mon retour à la maison. Mon frère cadet qui ramassait des morceaux de savon, les empilait, les trempait et les pressait pour qu’ils se collent entre eux afin qu’il puisse laver les habits de Maa Magni, s’est reconnu. 
P.O. : Pensez-vous que “Entre mère et épouse” puisse servir de support de réflexion pour les couples et les familles ?
A.F. : Absolument ! Le mariage est un long parcours plein de pièges qu’il faut savoir éviter. Si mon roman peut éduquer les esprits, cela permettrait d’avoir une société meilleure. Les enfants pourraient mieux se comporter envers leurs parents, les parents connaîtraient les dangers liés à leurs comportements négatifs et les traumatismes subis par leurs enfants à cause de leurs querelles, certains croiraient mieux au pouvoir du travail acharné et de l’engagement personnel…
P.O. : En quoi ce premier roman a-t-il transformé votre rapport à l’écriture ?
A.F. : J’ai beaucoup appris. Les retours que j’ai eus des personnes qui ont relu le roman avant son édition m’ont permis de comprendre et d’apprendre beaucoup de choses. Je sais à présent mieux comment exprimer certaines pensées, ce qu’il faut éviter, à quoi il faut faire attention et ce qui peut intéresser le lecteur. Tout cela a réveillé en moi l’envie de continuer à écrire.
P.O. : Avez-vous déjà d’autres projets littéraires en cours ou en gestation ?
A.F. : Avant même la parution de « Entre mère et épouse », j’avais déjà un autre en projet, un autre roman. J’ai même déjà écrit sa première page, mais il me manque certains éléments que j’obtiendrai d’ici peu, alors je pourrai continuer. 
P.O. : Resterez-vous dans la veine de l’autofiction ou envisagez-vous d’explorer d’autres formes narratives ?
A.F. : J’ai commencé avec l’autofiction et j’y reste. C’est la forme que je maîtrise le mieux pour le moment. Mais on ne sait jamais, il est toujours possible que je passe un jour à une autre forme narrative. Tout dépendra des faits qui m’inspireront, et c’est avec plaisir que je m’y consacrerai.
P.O. : Merci d’avoir répondu à ce jeu de questions.
Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO

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